Archives par étiquette : Ljubljana

Ljubljana – chez Aleks

Share Button

« Dans toute l’Amérique, lycéens et étudiants s’imaginent que Jack Duluoz a vingt-six ans, qu’il est toujours sur la route, à faire du stop, alors que je suis là, à quarante ans ou presque, éreinté et accablé d’ennui, dans une couchette de wagon-lit, longeant à toute vapeur le Grand-Lac-Salé »

Jack Kerouac – Big Sur

Nan mais c’est quoi ce bordel ?

Les trains se succèdent à longueur de journée. Au moins je peux dormir un peu – tant bien que mal – et me réchauffer.

Dans toute l’Europe, lycéens et étudiants s’imaginent que Ben Howl a vingt-trois ans, qu’il est toujours sur la route, à faire du stop, alors que je suis là, à trente ans ou presque, éreinté et accablé d’ennui, dans une cabine de wagon, longeant à toute vapeur les montagnes autrichiennes.

Suben – Puchheim – Salzburg – où à la gare perdue entre les massifs enneigés j’achète un cigare – Villach et enfin Ljubljana.

Mon panneau sur la vitre du train

Les paysages qui défilent et personne qui vient s’asseoir dans ma cabine. Je pue tellement que ça ? Sans doute les restes de l’odeur du gazole que j’ai versé dans la bagnole de Dan avec mon entonnoir de fortune.

14h31 – arrivée du train en gare de Ljubljana. Le train continue plus au sud – vers Zagreb – la Croatie. C’est si tentant de rester dedans et de voir ce que ça donne là-bas.

Nan mais c’est quoi ce bordel ? Mec – attends de voir un peu ce que ça donne ici au lieu de toujours vouloir aller plus loin. Pourquoi/pour quoi faire, hein ?

Ici c’est le soleil qui m’accueille. Sensation agréable mais je suis chargé comme un mulet et dois encore continuer à porter sur moi des tranches de vêtements qui sont plus nécessaires.

Je me pose dans le café de la gare et je commande… un café [original nan?].

La serveuse bien aimable me file une carte de la ville et m’explique les lignes de bus.

Aleks – mon hôte pendant quelques jours – vient de m’envoyer un message : « Take it easy. I won’t be there till 5pm. » Fort bien. Je regarde où est sa maison sur le plan et je décide de m’y rendre à pied – histoire de me donner un premier aperçu de la ville.

Je trimbale mon sac de bidasse comme une tortue sa carapace. J’allume mon cigare – bien mérité ? – je sais pas – et je trace sur la Dunajska Cesta – une avenue très longue et très large.

En face de moi, la montagne qui grandit jamais alors que je m’approche d’elle – comme une fata morgana. La montagne – c’est con, c’est ce qui me surprend le plus ici. J’ai tellement pas l’habitude d’en voir là d’où je viens…

Je croise la Ulica 7. septembra et je m’arrête dans un petit parc où je lis et je pionce sur un banc. Dans mes oreilles le battement des trains d’aujourd’hui sur les rails s’ajoute au bourdonnement des moteurs d’hier sur les routes.

Je (re)lis mon bouquin – Jack Kerouac, forcément – et cette fois ci Big Sur. Le bouquin dans lequel son double-narrateur Jack Duluoz part vraiment en live à la fin – après toutes les merdes qui m’arrivent depuis deux jours je me dis que c’est bien là un roman de circonstance.

J’envoie un SMS à Camille et à Mélanie et leur fait part de mes dernières – mauvaises – aventures. Peu après mon portable vibre : « T’as craqué »… M’en fous. Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? C’était tellement difficile. Et j’étais tout seul. Bien sûr que ça m’enrage. Mais c’est ainsi. Au moins j’aurais essayé.

Soupir.

Take it easy.

17 heures – Il est temps de rejoindre Aleks.

Je trouve la maison d’Aleks après avoir un peu fait le tour du quartier. Un grande maison avec un jardin. Une voiture est garée à côté : un camtar Volkswagen jaune fluo – une ambulance allemande ou autrichienne j’imagine. Nan mais c’est quoi ce bordel ? Plus loin dans la cour il y a une moto – une Harley ? La porte est ouverte. Sur le seuil Aleks, 40 ans, cheveux dégarnis – plus petit que moi mais costaud et les yeux pétillants.

En une minute chrono les présentations sont faites – Aleks me dit que ma chambre m’attend à l’étage et qu’il va présentement voir son voisin. « Fais comme chez toi, fais ce que tu veux, take it easy. » OKAY.

Je cours à l’étage et je m’affale sur le lit sans même défaire mon sac de couchage. Je fais une sieste trop chargée pour me rappeler de tous les rêves que j’ai faits.

Ma chambre chez Aleks

Je me réveille une heure plus tard – dans le coltar – je mets quelques minutes à me rappeler de l’endroit où je suis.

Il y a une salle de bain à côté de la chambre. Je prends une douche bien méritée. Mais j’ai rien – pas de gel douche, de shampoing, de dentifrice. Et tout est rangé dans des armoires. Je fouille – et j’aime pas fouiller et me servir dans ce qui ne m’appartient pas. J’emprunte un peu ce que je crois être du shampoing. Je me frotte le corps avec du savon pour les mains – et me sert du dentifrice rangé dans l’armoire. Puis retour dans la chambre – je m’habille et sors mes affaires de mon sac de rando et je les range dans l’armoire – histoire de les aérer.

J’ai envie d’un café. Je me demande si Aleks est rentré de chez le voisin. Je descends tout paumé et pas encore bien réveillé à la recherche d’Aleks. Merde ! Par où je suis rentré, déjà ? J’ouvre une porte – la cuisine. Tout est impeccablement rangé. Il y a rien qui traîne, tout est dans les armoires. Après la cuisine je rentre dans une pièce. « Aleks ? Aleks, are you there ? » je fais. J’entends une voix. Il fait sombre. Je m’approche pour distinguer la forme qui se meut devant moi dans la pénombre.

Nan mais c’est quoi ce bordel ?

C’est une dame – très vieille – dans un lit d’hôpital. Elle me voit, elle me parle – mais en Slovène. Je tente un timide « Nie mówię po słoweńsku » à la mode polonaise – que je sais pertinemment faux mais pourquoi pas ?

Bon, j’aurais essayé – elle comprend pas, la vieille sur son lit d’hôpital – dont j’ai du mal à distinguer le visage – et j’imagine qu’elle aussi elle a du mal à me voir. Je veux pas lui faire peur, alors je lui montre un signe de paix, la main sur le cœur.

« Ben, Ben » j’entends, ailleurs dans la maison. Je dégage vite de là. J’ai dû la faire paniquer.

Finalement Aleks est là. Il sort d’une pièce dont la porte est celle que j’avais pas encore ouverte.

C’est son antre, sa garçonnière. Des canap’ un vidéoprojecteur, une toile, plein d’affiches, de drapeaux Jack Daniel’s sur les murs, et un frigo avec distributeur de glaçons – essentiel pour servir avec le Jack Daniel’s, et plein de bouteilles vides sur les étagères.

la garçonnière d’Aleks

Aleks voit que j’observe la pièce : « Moi ça me fait rien de boire toute une bouteille de Jack à moi tout seul. » OKAY.

Mais ce que je remarque surtout depuis tout à l’heure, c’est que ça sent la beuh à plein tube ! Nan mais c’est quoi ce bordel ?

Devant mon étonnement Aleks m’invite à m’asseoir dans l’un des canap’, me sert l’apéro – un Jack, évidemment – et me raconte son histoire.

Aleks est bodyguard. Et Biker. Il fait des bornes et des bornes pour aller à des meetings. Il fait partie des Hell’s angels. « Tu sais, je me suis déjà retrouvé un peu dans le même état que toi – la nuit sur une aire d’autoroute. Quand il pleut, mon astuce c’est que je m’abrite sous des cartons et des plastiques – ça tient chaud et c’est imperméable. »

Et il poursuit « Mais j’ai eu un accident il y a quatre, cinq ans. » Il souffre, qu’il me dit.

« Et c’est pour ça, l’ambulance à côté ?

– L’ambulance ? Ah ! Nan rien à voir » il rigole, « je suis en train de la retaper pour en faire un camper van.

– Cool ! Je pensais que c’était pour la vieille dame qui est dans un lit.

– C’est ma grand-mère. C’est sa maison ici. J’en hériterai quand… quand elle passera de l’autre côté. D’ici là, je m’occupe d’elle.

– D’accord.

– Tu as certainement dû sentir le cannabis en entrant dans cette pièce. »

Je hoche la tête. Aleks m’explique que les anti-douleurs classiques lui font plus rien – sauf à haute dose, mais ces remèdes pour chevaux le claquent. Le cannabis, c’est sa médecine alternative – son antalgique. « OKAY » j’acquiesce – en fumant une bonne petite taffe de derrière les fagots – et c’est vrai que c’est de la bonne.

« Homemade » il me fait. « J’en cultivais au sous-sol. Par contre désolé mec, je peux pas te montrer mes plants, il y a plus rien.

– Comment ça se fait ? » je demande.

Aleks me répond qu’il héberge plein de gens. Il y a une semaine, une de ses hôtes l’a dénoncé à la police pour possession et culture de plants de cannabis. Elle se servait de la chambre qu’Aleks lui offrait pour faire sa pute. Quand il l’a su, Aleks l’a menacé de la foutre à la porte. Alors elle s’est vengée. Les flics sont venus, ils ont tout démoli, foutu en l’air. « Heureusement il en ont laissé plein à terre. C’est comme ça que j’ai pu en sauver pas mal. »

Nan mais c’est quoi ce bordel ? Au sous-sol, Aleks cultivait du chichon alors qu’au rez-de-chaussée sa grand-mère est dans un état végétatif.

En tout cas, je suis tout stone et mon petit doigt me dit que je vais adorer ce séjour à Ljubljana.

Un morveux à Suben

Share Button

Gare de Suben

Dimanche 29/03/2015

07h – gare de Suben. Un simple arrêt. Pas de guichet, même pas de machine automatique. Je vais pas pouvoir acheter mon billet. Je vais frauder malgré moi.

Je me soulage sur un coin de l’arrêt. Mon nez coule abondamment – de froid. Je suis tout seul dans ce coin paumé, au trou du cul du monde. J’essaie de garder le moral et un peu d’énergie. Les oiseaux piaillent, et de loin – mais elles sont bien présentes – on entend les voitures. Moi je les entends depuis presque vingt-quatre heures et j’en ai ma claque.

Qu’est-ce qui m’a pris de faire ça ? Dans quelle merde je me suis encore foutu ?

Hier 22h30 à la station service Servus Europa je quitte ces Bulgares malchanceux dont la voiture est en panne. J’attends un peu devant mais je me les gèle. Faut dire que j’ai pas vraiment prévu de sortir des vêtements d’hiver – j’avais oublié qu’ici c’est pas le climat tempéré océanique du nord de la France, plutôt doux à cette période de l’année. Ici c’est la Mitteleuropa – climat continental et pour rien arranger montagnes tout autour. Je décide de faire un tour histoire de me réchauffer un peu. Je me traîne de nouveau sur le parking des camions – peut-être que je trouverai un avec une chambre frigorifique qui ira directement à Ljubljana ?

Ça me fait un peu flipper tout ça – je marche à travers les ombres des camions, dans la nuit, dans un endroit où personne sait où je suis. Et j’entends des bruits – mais j’arrive pas à déterminer ce que c’est. Et soudain, une porte de cabine s’ouvre, et voilà que sort… une naine.

Qu’est-ce qu’elle fout là ? Qu’est-ce qu’elle foutait là, dans la cabine, juste avant ? Elle a pas l’air trop habillée en tout cas, et elle a l’air d’avoir eu chaud. Et qui est-ce qui l’a suit ? Le chauffeur du camion. Il me sort « Désolé mon gars, on passe bien par Ljubljana, mais on part avant demain 22 heures. »

Ce à quoi la dame ajoute : « Tu veux rester ici pour la nuit ?

– Non, merci. » je réponds.

Et je décampe vite fait.

Je reviens dare-dare à mon poste. J’engraine les heures comme ça – à stationner dehors et à rentrer parfois à l’intérieur pour me réchauffer. Je vais de plus en plus activement vers les gens, pour leur préciser mon trajet : « ma pancarte n’indique que « Ljubljana – Slovenija » mais je passe aussi par Salzburg, Graz, Klagenfurt – où vous voulez. »

Je me fais accoster par un gars – un Roumain, conducteur d’une camionnette bleue qui s’arrête mettre de l’essence. Il ouvre la portière du véhicule – sans fenêtre – et je compte pas le nombre de personnes qui en sortent. Ils doivent être entassés là-dedans comme du bétail presque. Et le gars regarde ma pancarte et me dit – ou plutôt il me fait comprendre : « Tu veux monter avec nous ? On peut passer par Ljubljana… »

Genre il ferait un détour juste pour moi…

Même si je suis au bout du rouleau, c’est mort ! Pour rien au monde je veux monter dans cette cage à lapins roulante. Et ça sent mauvais – tout – lui, la situation… C’est quoi tout ce trafic ? Tiraillé par la fatigue, je me mets à psychoter grave.

Vers trois heures du matin j’aborde un gars de Slovénie. Il me dit d’attendre, dehors dans le froid de la nuit. Il rentre dans la station-service, je l’observe depuis le seuil. Puis il revient à sa caisse, la fait démarrer. Je capte pas pourquoi il me fait pas monter dans sa bagnole mais à cette heure là de la nuit, dans mon état et avec cet espoir qui jaillit en moi je me pose pas vraiment de questions. Le Slovène quitte la station-service en roulant au pas. Moi je cours derrière lui comme un débile avec tout mon barda. Il gare sa voiture au fond du parking – là où il fait sombre, tout près de la voie qui mène à l’autoroute – alors qu’il y a de la place ailleurs – partout, en quantité. J’aime pas beaucoup ça, je la sens déjà mal cette histoire. Puis le gars sort de sa caisse, me dit de le suivre, et remonte dans sa voiture. Je cours plus vite, comme un dératé – je lâche presque mes affaires sur le bitume. Enfin, quand j’arrive à même pas dix mètres de sa voiture soudainement il pousse un coup d’accélérateur et fonce sur l’autoroute dans la nuit…

Ça termine de m’achever. Je suis immobilisé, frigorifié – je viens de courir à en perdre haleine et dans cette nuit glaciale germano-autrichienne je crache mes poumons.

Je rentre dans la station service – sonné par ce qu’il vient de se passer et j’ai plus d’énergie.

Je m’assoupis sur une table vers 3h15.

Je me réveille trente minutes plus tard, complètement sonné et abruti par les néons sanglants. Tellement sonné tellement abruti que je sais même pas si tous les épisodes de poisse internationale que je viens de vous raconter se sont vraiment passés ou si c’était rien que des histoires – ou des souverêves ?

Dans mes oreilles le bourdonnement de la route, des voitures. Je sors – j’espère que me prendre une bonne rafale de vent glacial dans la gueule va me réveiller. Et je retourne à mon démarchage de chauffeurs. Mais personne peut me conduire jusqu’à Ljubljana, personne veut me prendre en lift, m’avancer un peu. Mentalement, ça commence à être très dur. Derrière moi, dans le courant d’air relativement chaud de la station-service, j’entends une nouvelle fois Take me to the Church.

Il s’est passé douze heures à peine depuis la première fois que je l’ai entendue cette chanson dans la bagnole de Dan – et j’ai l’impression que depuis la chance et mon mojo m’ont quitté.

Les heures passent encore. Un bus s’arrête. Il va jusqu’à Sarajevo mais – d’ailleurs malgré les efforts d’un passager pour convaincre le chauffeur – pas de place pas de place pas de place. Et le fait qu’il soit 6h30 et que le jour commence à pointer le bout de son nez arrange pas les choses.

Dans ma malchance j’ai une chance que l’aire d’autoroute offre une petite route vers le village voisin – Suben – et dans la station-service heureusement sur mon smartphone j’ai le wifi – faut juste que je fasse gaffe à la batterie. Je peux checker les horaires de trains sur le site des chemins de fer autrichiens.

Il y a bien une gare à Suben – et je pourrai arriver à Ljubljana cet aprèm et tant pis pour le stop. Ça a jamais été une fin en soi. Enfin pas pour ce séjour là. C’est plus « Peu importe la destination, l’essentiel c’est la route. » Et de toute façon, Camille est pas là. Camille est plus là.

07h – gare de Suben. Un simple arrêt. Mon nez coule abondamment. Le train s’arrête et m’aspire à l’intérieur.

07h – gare de Suben. J’ai laissé le rêve derrière moi. J’ai abandonné. Échoué. Camille, le défi à la con, tout ça – m’en branle. Là tout ce que je veux c’est me réchauffer et qu’on me foute la paix.

Et je me fous plein de morve partout.

à suivre…

Mon prochain voyage

Share Button

Début 2015 – à peine remis du nouvel an, un soir – ou une nuit, comme vous voulez… – avant de tomber dans les bras de Morphée j’erre et je pagaie pénard dans mon lit king-size. Je me dis que ça fait un bail que j’ai pas pris de vacances. Des vraies vacances, je veux dire, ce qui veut dire partir loin – si possible à l’étranger – quitter la routine du quotidien et vagabonder dans les ailleurs aux sonorités différentes.

Bon, d’accord… C’est pas que je commence à tourner en rond, hein, mais… Où aller ? En plus les nuits sont longues, il fait froid – moi j’ai besoin de SOLEIL ! – Histoire de me rafraîchir les idées… Et si je partais, disons en février, disons dans le sud de l’Espagne ? L’Andalousie !

Arf, j’imagine déjà Cordou, Grenade, l’Alhambra – et les doux rayons du soleil qui tapent sur ma peau… – car j’imagine que le soleil pointe le bout de son nez, là-bas, hiver ou pas, contrairement à ce qui s’est passé dans ce putain de désert où je me suis retrouvé, gelé de la tête aux pieds, avec les vêtements d’été que j’avais emportés parce que j’avais cru bien faire.

Et je m’endors, enthousiaste à mort.

Le jour d’après le réveil sonne, j’ouvre les yeux – et alors que mes paupières sont à demi-ouvertes – ou encore à demi-closes, comme vous voulez – une vision m’apparaît. Une vision – un peu comme celle que j’ai eue avec mon ukulélé. Une vision – juste un nom, en neuf lettres majuscules : LJUBLJANA.

Ljubljana, une vision… – il en faut pas beaucoup plus pour me dire que c’est là que le destin veut que je vienne passer mes prochaines vacances.

Ljubljana – la « Petite Venise » : pourquoi ce nom, cette ville m’apparaissent et résonnent en moi de bon matin ? C’est vrai qu’il y a quelques mois, j’ai accueilli chez moi deux nanas, des Slovènes, pendant deux nuits – bien sympa au demeurant – elles m’ont parlé de Ljubljana, bien sûr, elles m’ont parlé de ses charmes et de la nature environnante – mais à part ça, j’ai strictement AUCUNE IDÉE de la raison pour laquelle cette ville m’apparaît en flash ce matin là.

C’est écrit, c’est tout.

Le soir même au café je bois un verre pénard avec Camille. Les voyages, ça nous connaît, avec nos 4000 Km parcourus en stop ! Je lui expose tout de go mon idée de partir pour la Slovénie et de visiter sans savoir trop pourquoi Ljubljana. « Ah c’est super », elle me fait, « tu pourras prendre un vol direct et passer un gros week-end là-bas ! »

Ouais, ouais, c’est super, mais moi, un gros week-end ça suffit pas, j’ai besoin de partir une semaine minimum. Je sais que la ville en elle-même, elle est pas trop grande et deux trois jours suffisent pour y faire le tour et bien l’explorer.

Et là tout s’enchaîne dans ma tête – comme si c’était écrit : les lettres du mot Ljubljana qui sont apparues devant mes yeux matinaux, le fait d’être assis avec Camille, avec qui j’ai partagé tant de lifts…

Ljubljana, c’est en AUTO-STOP que je vais y aller.

L’année dernière, j’étais pourtant parti en stop à Łódź en me disant sincèrement que ce serait ma dernière fois, que je m’étais prouvé ce que j’avais à me prouver, que j’avais désormais tourné la page et qu’il était temps que je passe à autre chose.

Mais à chaque fois que je suis en voiture sur l’autoroute, quand ma tête est collée au carreau embué et que je contemple les paysages qui défilent, ou dès que je passe à côté d’une aire d’autoroute, je peux pas m’empêcher de me souvenir de tout ça, de la route, et je ressens comme un appel.

C’est pas fini.

Alors que je discute avec Camille, cet enchaînement se fait très vite dans mon esprit – bien plus vite que le temps qu’il vous a fallu pour lire les trois derniers paragraphes – ça fuse dans tous les sens, mais l’idée de l’auto-stop est lancée comme une évidence, comme si c’était prévu depuis le début.

Le pire, c’est qu’à l’instant où j’en parle à Camille, je sais même pas la distance qui me sépare de Ljubljana, ni quel chemin prendre pour y arriver.

La réponse à cette question, je l’ai quand je rentre chez moi et que je squatte fiévreusement Google Maps. 1400 Km, même pas. Du gâteau après Łódź. En plus, aucune ville m’intéresse sur le trajet. Une fois que je serai lancé sur l’autoroute, j’irai gaiement de station-service en station-service, et ce sera relativement facile d’accoster les véhicules pour demander à leur conducteur/conductrice s’il/si elle accepte un lift. Car, comme tout auto-stoppeur le sait – ou le découvre, les deux trucs les plus difficiles en stop, c’est 1) sortir d’une ville, et 2) rentrer dans une ville.

Bref, je pense qu’il faudra compter deux jours pour y aller.

Pour des tas de raisons, je dois décaler mes congés. Moi qui pensais prendre une semaine en février pour aller profiter d’un temps clément en Europe du Sud, j’ai finalement la possibilité de partir la première semaine d’avril – et ça m’arrange doublement : les jours rallongent de plus en plus, et il fera de moins en moins froid. Traduire: lever le pouce sera plus facile, et je serai visible plus longtemps.

Les jours passent, et j’imagine la pancarte que je vais fabriquer pour le trajet. Est-ce que je vais faire la liste de tous les endroits par lesquels je vais passer pour atteindre Ljubljana – comme j’avais fait pour Łódź – ou est-ce que je vais seulement afficher SLOVENIJA – LJUBLJANA et ensuite, advienne que pourra et vogue, vogue la galère ?

Il y a quelques jours je discute avec un collègue – je lui raconte mes plans pour Ljubljana – car forcément, plus les jours passent, et plus je suis fébrile à l’approche du départ. Je m’aperçois alors que même si j’y arrive en stop, je passerai là-bas beaucoup plus de temps que les deux trois jours qui seraient selon moi nécessaires pour visiter la ville. Ok, je peux bien sûr explorer Ljubljana en profondeur, aller dans les faubourgs, dans la campagne ou dans la forêt slovènes – et en profiter un peu aussi pour me reposer. Mais je peux aussi – pourquoi pas soyons fous ! – pousser le stop plus loin… 600 Km plus au sud – Jusqu’à SARAJEVO !

J’ai toujours rêvé de poser le pied à Sarajevo. Me demandez pas pourquoi… Simplement, pour moi il y a deux villes en Europe qui symbolisent le XXème ciel : Berlin et Sarajevo. Ces deux villes ont connu la folie et l’horreur des hommes, tous les courants, tous les tourments. Elles ont été bousculées, tiraillées, défigurées, mais aussi unies… l’Europe…

Berlin, j’y suis déjà allé quelques fois.

Alors ce sera Sarajevo.

En passant par Ljubljana.

En auto-stop.

On verra bien.