Dans la forêt – partie 1

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3h du matin.

Django, Melowne et moi-même qu montons fissa dans la twingo de Django – paumée comme nous dans la nuit à l’entrée de la forêt. Et Django qui, au lieu de prendre la route pour rentrer, fais demi-tour, tous phares éteints, jusqu’à une zone reculée de la forêt. Et Django qui baisse la vitre et qui gueule : « VOUS ÊTES CONTENTS ?? BANDE DE SALAUDS ! VOUS AVEZ GÂCHÉ MA SOIRÉE ! »

Mais ici seuls les arbres endormis et les animaux de la nuit l’entendent.

Puis Django redémarre en trombe – une seule idée dans nos têtes : fuir tout ce merdier.

Comment on en est arrivé là ?

 

Ça fait des semaines que Django a émis l’idée de se faire un week-end nature pour se retrouver – lui, Melowne et moi – trois potes dans les bois, pendant que le loup n’y est pas. Comme au bon vieux temps, quand on partait faire de grandes embardées sauvages – la baie du Mont Saint Michel en vélo, les monts du Nord, les côtes d’Opale et d’ailleurs…

Et comme toujours Django qui planifie tout en amont. Dans sa tête, tout est précis, rangé, encadré. Il sait ce qu’il faut faire et on ne peut pas le dévier. J’aime son organisation méticuleuse – ça me permet de me laisser porter par le flot, tranquillement, sans me soucier de quoi que ce soit.

 

16h.

On se rejoint tous les trois chez Django. Ça fait un bail que j’ai pas vu Melowne. Il ronchonne, grommelle toujours. Comme toujours, il trouve l’idée conne. Mais pourtant, comme toujours, il est là, prêt à nous suivre. Il sait que l’aventure va être épique. On fait vraiment la paire, tous les trois. Je veux dire, on s’équilibre pas mal. Ce qui se passe, le plus souvent, c’est que Django nous sort de notre tanière, Melowne et moi, casse notre petit confort habituel, et nous on le freine un peu quand on juge qu’il va trop loin. C’est dans cette configuration qu’on quitte le pas de porte de chez Django, le cœur vaillant, l’esprit léger.

L’aventure va être épique.

 

18h30.

On traîne dans un estaminet à quelques kilomètres de la forêt. Dans la voiture, tout notre attirail. Un grand sac de lamelles de bois pour le feu. De l’allume-feu. Des pulls en polaire. Une lampe frontale, une torche. Nos sacs de couchage et la tente, évidemment. Du pâté fermier, du pain mastoc qui nous tiendra bien le ventre, des bananes, quelques bières mais pas trop – histoire de s’hydrater sans faire une soirée de soiffards, et – cerise sur le gâteau – un gâteau justement, un fondant au chocolat, préparé avec amour par la mère de Melowne parce qu’aujourd’hui c’est son anniversaire. D’ailleurs dans l’estaminet le tenancier nous offre une tournée pour fêter ça.

le sac de lamelles de bois

le sac de lamelles de bois

Fond sonore : radio nostalgie. Et le racisme ordinaire du tenancier qui nous fait la causette – il parle des gens qui sont pas du coin, des étrangers, et des saoulards qui peuplent abondamment son bar le samedi soir parce que les contrôles des flics, jamais vu dans le coin.

La France profonde, plus version Groland que JT de Pernaut.

Je suis pressé de me fondre dans la nature.

L’aventure va être épique.

 

21h30.

Dans la forêt. Couleurs verdoyantes, teintes ombragées. Aucun bruit de moteur, aucune agitation de la ville. J’ai pas l’habitude et je me sens pas très à l’aise pour l’instant – mais ça viendra, je le sais.

feuillages - pointillisme

feuillages – pointillisme

Je suis seul avec Melowne.

« Tu as vu comment il m’a parlé ? » je dis. « Tu as vu comment il s’est énervé ? T’as entendu ? Il pense sérieusement qu’il peut me briser les os en deux ? »

Melowne dit rien. Il me laisse poursuivre ma diatribe contre Django. Je sais que c’est futile mais je le fais quand même. Une fois que j’aurai tout déversé, je serai calmé. Acte cathartique. Et je voudrais bien savoir ce que Melowne en pense, dans quel camp il se range. Mais Melowne reste silencieux, stoïque. Ce mec, j’adore son flegme.

Ce qu’il s’est passé c’est qu’à l’entrée de la forêt on a croisé un gars en 4×4. Un touriste. Le dernier être humain dans les parages, à part nous. Les bois seront à nous. L’aventure va être épique.

Ensuite, Django a mené sa twingo loin sur le chemin. Puis il nous a déposé là, on a sorti toutes nos affaires et on s’en est allés dans les bois, pendant que le loup n’y est pas.

Au bout d’un moment on s’est posés. « Voilà ! On l’a trouvé, notre clairière ! C’est pas celle que j’avais vue quand j’avais fait mes repérages [quand je vous disais que Django planifiait tout ! Le jour d’avant, il était allé se promener dans la forêt pour repérer les coins où on pourrait camper !], mais ça conviendra tout à fait. Isolée, loin des sentiers… Ici, pas de risque qu’on nous voie, ou qu’on voie la fumée de notre feu de camp. On sera pénard ! »

Dans la forêt

La clairière

Django a marqué une pause, puis en montrant notre barda il a fait : « Gardez tout ça. J’ai un truc à faire. Je reviens dans une demi-heure. »

– Non » j’ai fait. « On est trois, on reste trois. Qu’est-ce que tu comptes faire ?

– On peut pas laisser la voiture sur le bord du chemin sinon ça va éveiller les soupçons. Alors je vais la garer ailleurs.

– C’est vrai que si le garde-forestier fait sa ronde et remarque une voiture en plein milieu du chemin, il va se douter qu’il y a quelqu’un dans les parages. » intervient Melowne.

« Ouais, je suis d’accord avec vous les gars. C’est pas ça le problème. Simplement, on ne se sépare pas. On reste unis, OK ? »

Le ton a commencé à monter entre Django et moi. Avec Melowne en spectateur totalement zen au beau milieu de cette joute verbale.

Django : « Je sais ce que je fais bordel ! »

Moi : « Ouais ouais. Je sais que tu sais ce que tu fais. Mais comment tu vas faire pour nous rejoindre après ? Tu vas te paumer, la forêt est immense… »

Django : « Je vous trouverai, vous inquiétez pas. Je connais la forêt. »

Moi : « Ah ouais ? Comment ? On peut même pas s’appeler, il y a pas de réseau dans le coin. Sérieusement, Django, je te le dis : on reste à trois, on ne se sépare pas sinon on va jamais se retrouver… Tu vas pas commencer à la jouer perso… »

Django : « Tu me chauffes, là, B.Howl ! Me fais pas chier ! Dégage de mes pattes sinon je te brise les os en deux. »

Il était furax, le mec – je voyais dans ses yeux qu’il plaisantait pas. Mais je captais pas pourquoi il s’était énervé. Je voulais l’amener à la raison mais, sans l’aide de Melowne, pas moyen… Du coup j’ai abdiqué, et j’ai laissé filé Django. Avant de me tourner le dos, il nous a rappelé que « Je vous rejoins dans une demi-heure. »

 

« Ça fait 28 minutes qu’il est parti, là… » je fais à Melowne. Je commence à paniquer « La nuit va bientôt tomber. Il faut qu’on monte la tente et qu’on prépare le feu de camp avant, sinon on est mal. En plus on a oublié la torche dans le coffre de la voiture et c’est Django qui a la lampe frontale. Il a intérêt à se dépêcher, sinon il va jamais nous retrouver… »

L’aventure va être épique.

Mais Melowne hausse les épaules : « Tu veux une part de gâteau ? »

Ce mec, j’adore son flegme.

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